Le p'tit Branleur.
Aujourd'hui, il fait noir. Espoir, Poignard, Têtard, Billard, Motard. Brouillard. Maussade, écrasé mais peinard je me lève et ce que je vois pas la fenêtre doit être une illusion. Des milliards de lumières bleues empoisonnent le paysage paisible que je vois tous les matins. Je regarde l'heure ; 3heures42. Là j'me dis qu'il faut vraiment être con pour qu'il arrive une merde à 3heures42. Ça doit être la mémé d'à côté qui a claqué. Sauf qu'une fois la tête dehors, une masse informe git par terre. Un corps à souper. Étalé, visqueux et écrabouillé ; ça m'ouvrirait presque l'appétit.
Entre le sang et les morceaux de cervelle, y'a cette chevelure blonde. Elle me nargue ; elle me dit que j'aurais jamais le bonheur de l'effleurer. La cervelle aussi me parle : elle me dit que j'ai pas eu sa chance. Sa chance? Dur réveil, je m'éclaircis les idées et j'arrête d'halluciner. Je me penche sur mon rebord décoré par pleins de merdes de pigeons, et je vois quelques voisins qui sont réunis en bas et qui pleurent. Ça fait sept ans que j'ai pas versé la moindre larme... Je ressens le besoin de descendre pour comprendre. Les pieds nus, à même le sol ; c'est que j'avais pas prévu la froideur du carrelage de ce couloir pourri... Voilà, je sors dehors et j'suis rapidement pris par cette ambiance de feuilleton télé. Y'a des flics joliment habillés en bleu et mes voisins qui chialent les uns sur les autres en peignoir. J'ai jamais parlé à mes voisins, pourtant voilà qu'un quarantenaire s'approche pour étaler sa conscience. Il me dit que c'était une fille tellement belle et tellement brillante. Il emploie d'abord le mot belle, puis brillante. Parce que dans sa tête c'est le fait qu'elle soit belle qui est important. Pauvre idiot. Ensuite, il me raconte l'histoire avec une pointe d'hésitation quand il voit que je ne le regarde pas. Ben non j'te regarde pas, connard. Moi, je suis trop occupé à regarder le reste de cette jolie voisine tartiné à même le sol.
Elle avait mon âge et vivait cinq étages au-dessus. A l'époque j'avais le choix entre l'appart de mon étage actuel, et les appartements cinq étages au dessus qui étaient tous vides. J'regrette presque mon choix... Si j'avais choisi le studio du cinquième on aurait vécu sur le même palier et sûr que je l'aurais rencontré. Sûr qu'elle m'aurait plus ; j'aime bien les blondes. Mais d'un autre côté, si j'avais choisi celui d'au-dessus, qui me dit qu'elle n'aurait pas préféré celui d'en-dessous. Elle aurait choisi le deuxième étage, c'est certain, les gens recherchent tous la simplicité... Ça lui aurait p't'être épargné sa mort... Je me mets à culpabiliser d'avoir choisi un appartement que cette femme aurait pu choisir ; dans quel cas elle n'aurait pas pu se suicider en se jetant de sa fenêtre comme vient de me le décrire M.Chouchou. M.Chouchou c'est le voisin qui me parle et dont je n'ai pas réussi à retenir le nom ( et Chouchou c'est la seule chose qui me vient à l'esprit. ) Bref. Si on suit ma logique, je suis responsable du suicide de cette voisine blonde...
Puis, Monsieur Chouchou m'en apprend d'autres ; cette fille était heureuse, elle avait une bonne vie. La nana était en fac de médecine, sa troisième année, sans redoublement. Vraiment belle et brillante, qu'il me répète. J'ai envie de dire à monsieur Chouchou de fermer sa gueule, parce qu'on est pas heureux quand on se jette du septième étage. Sauf si on est sous LSD. Mais apparemment cette fillette est une fillette sans problèmes. Mon imagination me joue des tours : le corps se reconstitue devant moi ; peu à peu les morceaux s'assemblent et les boyaux sont à nouveau à leur place. La blonde est reconstituée et elle est plutôt jolie, elle me parle et me dit que j'aurais pu l'aider. Monsieur Chouchou m'interpelle et le corps redevient bouillie. Je me tourne enfin vers sa tête de grassouillet, et ça a l'air de le rassurer.
Si je savais que ça faisait trois semaines qu'elle n'était pas sortie de chez elle? Non, je ne le savais pas. Mais certains voisins oui apparemment et ça ne les avaient pas gênés, jusqu'au moment où arrivent les ambulanciers et les pigeons. Moi aussi, j'en avais rien à foutre de cette voisine du septième, brillante et belle. Pourtant je suis bien là 3heures58 pour contempler sa dépouille que ne m'intéresse que décomposée.
Le monde est vaste.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire